News La biodiversité et l'agroécologie

Mais qu’est-ce la biodiversité et l'agroécologie ? A travers quels schémas s’incarnent-t-elles dans l’agriculture ? Quels sont les enjeux et défis de cette conservation de la biodiversité et écologie dans l’agriculture ?

Concerned URL https://blogs.mediapart.fr
Source MEDIAPART
Release date 01/04/2016
Contributor Bimare Kombaté
Geographical coverage Global
Keywords agroecology

Introduction

La biodiversité, le tissu vivant de la planète (Robert Barbaui) est un terme créé par Edward Wilson dans les années 1980 et popularisé lors du sommet de la terre à Rio en 1992. La biodiversité est une ressource pour l’Homme qui a été définie en 1992 (Convention sur la diversité biologique) comme étant ce qui intègre tous les  « organismes vivants de toute origine et les complexes écologiques dont ils font partie ; cela comprend la diversité au sein des espèces et entre espèces ainsi que celle des écosystèmes ». Ainsi, la notion de biodiversité dérive de l’expression « diversité biologique ». La biodiversité est donc une notion récente, floue (enquête européenne, 2007) dont la réalité est complexe. De par cette substitution et changement de terme, avec l’économie et la production de biens et de services écologiques, le concept de biodiversité se dote à la fois d’une dimension éthique et d’une dimension patrimoniale (héritage). La biodiversité n’est pas synonyme de naturalité, mais est polysémique : biodiversité écologique, culturelle, politique, génétique. C’est une notion intégratrice qui comprend : 

  • un concept abstrait désignant la variété de la vie ;
  • une hiérarchie d’entités objectives organisées en systèmes en perpétuelle évolution, soit : tout un écosystème animé d’une dynamique et assurant des fonctions ;
  • une construction sociale, économique, juridique et politique dont les enjeux relèvent du type d’interaction avec les sociétés humaines.

La biodiversité comprend quatre valeurs essentielles : 

  • la diversité biologique ; 
  • la protection et la gestion du patrimoine naturel qui constitue un héritage ;
  • la biocomplexité ;
  • les valeurs de la nature, une nature utile et nécessaire.

 La biodiversité est donc liée à un espace, à une échelle spatiale (par exemple, parcelle forestières ou ensemble forestier) ou à un niveau hiérarchique où elle se subdivise en trois niveaux d’organisation : 

  • diversité spécifique ou interspécifique ; 
  • diversité génétique ou diversité intraspécifique ;
  • et enfin diversité écosystémique.

Avec la biodiversité, on peut avoir certaines espèces qui sont remplacées par d’autres. Lorsque les espèces sont toujours les mêmes, on parle d’appauvrissement et de perte d’un point de vue de la spécificité biologique. La diversité ne provient pas uniquement des gènes. D’un autre côté, on parle de biodiversité médiatisée à travers les qualificatifs de : menacée, rare, patrimoniale (prenons l’exemple du roseau dans l’oasis de Tafilalt au Maroc. Il s’agit d’une espèce patrimoniale : le roseau protège en permettant la fixation mécanique des dunes ; le roseau est utile en tant que matériau de construction de la roselière, un lieu sacré ; et enfin, le roseau est un instrument de mesure. Il n’est pas rare mais possède une fonction patrimoniale au sein de la société) et protégée. En effet, dans les années 80-90 avec les mesures agro-environnementales (MAE, Europe, 1992), on a un changement dans la représentation de l’ordre politique du monde rural. Ce dernier, qui était un espace unifié et homogène devient un lieu où se met en place la valorisation du local et de la diversité. C’est à cette époque que les questions environnementales vont investir l’agriculture. Les problématiques environnementales ne seront plus dissociées des questions agricoles avec : la pollution (des sols, de l’eau, de l’atmosphère, des plantes) ; la dégradation ou la conservation de la biodiversité ; la dégradation ou la protection des paysages.

Certes minoritaires, les agriculteurs sont les principaux occupants de l’espace rural. Ils sont donc les gestionnaires de ces espaces anthropisés. On observe alors une mutation dans la représentation des espaces ruraux qui deviennent :

  • publicisés : en d’autres termes, les campagnes sont soumises à un « droit de regard » de la société qui les considère comme des cadres de vie et des réserves de ressources naturelles.
  • soumis à des droits environnementaux, à l’instar des espaces, des ressources naturelles, des des fonctions qui deviennent des objets environnementaux à protéger ou à gérer
  • sujets à une écologisation de l’agriculture où l’on a une transformation des référentiels de l’action et mobilisation de nouvelles ressources cognitives pour redéfinir l’acte technique : naissance de l’agro-écologie.

La biodiversité est, par conséquent, pour un ensemble d’écosystèmes, une opportunité de médiation vers : la préservation d’une part ; la requalification (projet de loi en cours de discussion "pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages"), d’autre part ; et enfin, la viabilité.  La biodiversité mobilise à la fois différents acteurs (agriculteurs, institutionnels) et sciences (agronomie, écologie, biologie).

L’agroécologie

A Chatenay, dans un bocage sud vendéen, on a l’exemple de la montée en puissance d’une vision agroécologique. Il s’agit d’un groupement agricole d’exploitation en commun (GAEC) qui a effectué le passage en agriculture biologique environ de 10 ha à une transition totale de leur exploitation. Dans cette logique, le premier résultat concret c’est que tous leurs achats vont être divisés par trois. Ils ont diversifier les plantes cultivées, en augmentant l’hétérogénéité du paysage cultivé avec des haies qui constituent des refuges pour les insectes, oiseaux et contribue à l’efficacité immunitaire de l’agroécosystème. Il s’agit d’une reconception totale de la façon dont on considère les espaces agricoles, qui sont alors, plus résistants aux climats et autonomes. Cela a about à une agriculture productive sans intrants, à impact positif sur l’environnement, faisant vivre 8 personnes. En effet, en tirant parti des régulations naturelles (agressions extérieurs, aléas climatiques), celles-ci vont jouer dans l’équilibre du système : des insectes qui vont manger les parasites des cultures, des arbres qui vont faire circuler les aliments. Afin de garantir un seuil minimal garanti de performance, l’activité de culture et celle d’élevage sont associées pour une meilleure diversification des cultures (fixation de l’énergie lumineuse, fixation de l’azote, etc.). De par l’augmentation de l’hétérogénéité spatiale, il est alors possible de multiplier les interfaces donc les possibilités d’interactions entre la faune et flore en diminuant les infections diverses. Ainsi, cela permet la préservation des sols jusqu'à la circulation des nutriments garantissant un revenu suffisant avec une gouvernance du travail sur la ferme  où chacun a ses compétences. Dans ce traitement de l’organisation du travail, les agriculteurs devient des  acteurs d’un pays, soit des paysans sans les archaïsmes. 

Une lecture économique positive, de cette agrobiodiversité à travers l’agroécologie, est permise grâce à la diversité des productions et des débouchés avec le recyclage interne des sous-produits. Il y a très peu d’intrants : ce qui rentre dans la ferme ce sont les poulets et l’aliment des poulets. 

Cependant, ce modèle présente deux obstacles qui sont : 

  • les phases de conversion ou de rupture peuvent inclure une phase de coût (grâce à : appui fort des politiques publiques ou bonne santé financière personnelle)
  • la logique d’agrandissement collectif où il y a une forme de gouvernance de la négociation à plusieurs.  La reconversion de l’agriculture française est totalement possible : trois niches, diverses et variées, avec une performance économique 

Une Lecture écologique, quant à elle, renseigne sur les usages des cultures associées en terme de captation des nutriments et de protection phytosanitaire. Les facteurs de la stabilité agroécologique de la ferme sont la diversité et hétérogénéité spatiale (petites parcelles, haies, cultures associées) et temporelle (rotations complexes).

Le terme agroécologie apparaît dès 1928, à travers la critique précoce des sciences agronomiques où l’on refuse que le sol soit réduit à une simple éponge minérale, inerte. Or, le sol ne vaut que par son caractère vivant. Il faut en comprendre la dimension biologique, comprendre le sol comme écosystème vivant. Il y avait des inquiétudes relatives à l’usage des intrants chimiques. Cette critique socio-politique, portée par des agronomes allemands, n’aura pas trop de portée. En effet, les mondes paysans sont ignorés au début du XXe siècle. La critique de la prédominance des intérêts financiers et commerciaux en Allemagne, GB et USA, va à l’encontre de la logique de l’adaptation, de l’agrobiodiveristé. C’est une critique de la construction d’une « science agronomique autoritaire » où l’on met en laboratoire les sciences du vivant. Cette critique est d’ une incroyable actualité et pertinence quant à notre problématique principale sur la conservation de l’agrobiodivresité. L’article, « Agroecological characteristics description and classification of the local corn varieties chorotypes » (Bensin, 1928), parle de fonder la sélection des variétés commerciales sur leurs caractéristiques d’adaptation au milieu et non sur leur potentiel de rendement. C’est alors étudier les plantes cultivées et leurs relations aux milieux avec les méthodes de l’écologie pour appréhender et comprendre cette capacité d’adaptation et optimisation des cultures par accès au progrès technique. Cette approche écologique, en contradiction avec le paradigme productiviste triomphant en agriculture, n’a jamais pu voir le jour au XXe siècle. On a alors, en agroécologie, une importance de l’écologie des plantes cultivées dans les sciences. Il faut comprendre l’agriculture comme « écosystème domestiqué », soit une forme intermédiaire entre les écosystèmes naturels et les écosystèmes fabriqués avec d’un coté les écophysiologistes et de l’autre côté une agronomie de gestion des pratiques agricoles.

Les origines anthropologiques et politiques de l’agroécologie vont poser la question alimentaire comme un fait social total. Le lien à l’environnement devient une clé pour comprendre les sociétés. Il y a un effort ethnographique très importante dans les années 50 qui va s’intéresser aux pratiques agricoles. Ceci va aboutir à une relégitimisation des critiques d’une vision univoque du développement (club de Rome, Milton, Samir Amin). Les critiques sociales et économiques de la révolution verte vont être effectuées, par exemple, par René Dumont où le développement a conduit au sous-développement avec l’accès inégal au progrès technique, en Amérique latine et surtout au Mexique. La critique de cette opposition Nord-Sud se fonde sur le fait que les systèmes basés sur la fertilisation du sol ne peuvent pas fonctionner sur les terres tropicales, d’une part ; et d’autre part, l’imposition d’un modèle exogène a un effet déstructurant. On détruit la totalité de ces sociétés de tradition. La nouvelle agronomie qu’ils entendent fonder se définie comme une écologie fondée sur le concept d’agroécosystème, soit un : « écosystème transformé par l’homme pour utiliser les ressources naturelles dans le processus de production agricole et forestière ».

L’agroécologie est au coeur des combats paysans du Sud. En Inde, l’agroécologie est très développée où ses modèles de développement doivent s’appuyer des agroécosystèmes. Cette montée en puissance de l’agroécologie dans les mondes académiques se situe dans la droite ligne d’une légitimation dans le monde académique avec le sommet de Rio en 1992. L’écologisation de l’agriculture obéit à des incitations politiques

La montée en puissance de l’agroécologie dans les sciences agronomiques, les prises de position des acteurs, ainsi que les politiques publiques, pourraient laisser croire à l’existence d’un consensus. Or ce n’est pas le cas. On a des objets, des échelles, des régimes d’innovation distincts où trois niveaux d’innovation existent : 

  • l’innovation incrémentale : c’est identifier les étapes qui causent problème
  • l’objet d’innovation : c’est l’acte technique qui va être corrigé dans le très court terme
  • l’innovation de substitution, est un process au sein d’un processus d’innovation : c’est l’itinéraire technique qui devient l’objet de l’innovation.

Dans ce système d’agroécologie faible, on a deux itinéraires clairement distincts qui conduisent à : un espace incrémental (performance techniques), un espace d’innovations de substitution et un espace de rupture. Dans un champs, il faut distinguer les parties avec : la technologie déportée aux commandes des actes techniques, l’homogénisation des paysages et la dégradation de la biodiversité. Du point de vue de la rationalité économique, c’est parfait. 

L’agroécologie forte

En revanche, l’agriculture de conservation déploie une toute autre logique avec : la substitution des intrants par des services de l’agroécosystème, la valorisation des fonctionnalité écologiques du champ, vu comme écosystème. Il y a tout un travail sur l’organisation spatiale des systèmes de culture avec des habitats pour les antagonistes des ravageur, pour aboutir à une réduction des coûts de production et des risques de pollution par la réduction des consommations d’intrants. Pour l’organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, la FAO : « l’intensification (écologique) est la seule façon de répondre au défi alimentaire … ».

L’intensification écologique est un concept qui a pour objectif de résoudre l’équation complexe d’accroître la production agricole mondiale (alimentaire et non alimentaire) par unité de surface et de maintenir les services écologiques. Pour cela, on préconise un changement de paradigme agronomique en passant d’une production basée sur l’artificialisation et l’utilisation intensive d’intrants chimiques (engrais phytosanitaires et énergie) à une production s’appuyant davantage sur la compréhension, l’utilisation et le mimétisme des processus écologiques en oeuvre au sein des agroécosystèmes. L’analyse des processus socio-économiques favorisant ou freinant l’adoption de nouvelles pratiques fait aussi partie du champ de réflexion (Michel Griffon, Nourrir la planète, Odile Jacob, 2006) avec la révolution verte et son impact social négatif sur les paysans indiens et la déstructuration culturelle. 

L’intensification écologique s’appuie sur les apports scientifiques de l’écologie. Elle met en avant les principes de résilience et de flexibilité des systèmes production et de gestion des flux d’énergie et de matière (bouclage du cycle biogéochimique) par les régulation biotiques et abiotiques. L’approche systémique, par le principe de cohérence globale et d’interconnections positives, est la base du maintien de milieux complexes, sains et productifs. L’intensification écologique s’inspire de l’agriculture biologique, de l’agriculture de conservation ou encore de la protection intégrée. Les porteurs de l’intensification écologique en France sont le Cirad, courant de la révolution doublement verte (e.g. G.Conway). En 2008, le grenelle de l’environnement participe à sa diffusion et la définit comme celle « d’une agriculture écologiquement productive, qui défend sa compétitivité par la qualité environnementale de ses modes de production ».  L’agriculture écologiquement intensive est désormais à l’agenda de grandes organisation agricoles. La coopérative Terrena l’a inscrite comme axe stratégique. La chambre de l’agriculture de Bretagne en fait une de ses orientations majeures. 

Les limites de l’intensification écologique

La contradiction principale de l’intensification écologique réside dans le fait de prétendre qu’il est possible d’optimiser simultanément performance économique, performance écologique et performance sociale. Or, maintenir les services écosystémiques impose un investissement, qui,  ne peut se faire qu’aux dépens de la production. Dans les situations où le « Yield gap », l’écart de rendement, est faible, il est nécessaire d’avoir un compromis indispensable. Ce compromis relève de choix politiques et pas à des considérants purement techniques. Ces changements, nécessaires, ne sont que incomplètement assumés. Il existe un paradoxe de l’intensification écologique qui illustre la contradiction et qui laisse place aux initiatives et à la communication « bottom up » : volonté de développer des approches scientifiques « dures » pour faire de l’agroécologie une « nouvelle discipline scientifique ».

L’écoagriculture : un pas au-delà de l’intensification écologique ? 

L’écoagriculture permet de penser la transition agroécologique à l’échelle du paysage. En d’autres termes, il s’agit de combiner des systèmes de gestion des ressources naturelles et agricoles qui permettent simultanément d’améliorer les conditions de vie, de conserver la biodiversité (ressources génétiques, services écosystémiques faune et flore sauvage). Les intérêts et les limites de l’écoagriculture sont le fait que l’écoagriculture introduit le changement de niveau d’organisation à l’échelle du paysage afin de concilier la production agricole et la conservation de la biodiversité. On reste dans une logique techno-centrée avec cette  « environnementaly friendly agriculture ». C’est à ce moment qu’émerge deux notions : le « land sparing » versus le « land sharing ». Cette opposition est un élément central dans les débats sur la conservation de la biodiversité. Dans le cadre du « land sparing », il y a une ségrégation car il s’agit de conserver la biodiversité en définissant des espaces protégés séparés d’espaces exploités : il n’y a donc pas d’agriculture et encore moins d’agriculture intensive. Dans le cadre du « land sharing », c’est l’inverse : il y a une intégration de l’agriculture intensive dans l’espace du paysage défini. Ce modèle de la relation entre rendement, biodiversité et agriculture intensifiée est au coeur du débat. En effet, d’un côté ce modèle présente un pointt faible : c’est qu’il ne prend pas en compte les effets des espaces surintensifiées sur les espaces protégés voisins. Or, la structure et la composition de la matrice paysagère sont des facteurs clés de la composition des communautés, par exemple, pour les oiseaux de milieux agricoles. D’un autre côté, sur 286 projets d’agriculture durables dans 57 pays pauvres, des études montrent : 

  • une augmentation de la production de 80%
  • un bilan énergétique meilleurs dans les systèmes paysans
  • un rendement qui peut être supérieur à celui des monocultures intensives

Le projet scientifique de l’agroécologie américaine c’est de s’attarder à une compréhension de la convolution tant au niveau écologique que social de la structure et du fonctionnement des systèmes agricoles considérés comme des socioécosystème. L’agroécosystème est le lieu où interagissent ces systèmes : « l’agroécosystème est l’unité fondamentale d’étude, dans laquelle les flux géochimiques, les transformations d’énergie, les processus biologiques et les relations sociales et économique doivent s’analyser comme un tout, de manière interdisciplinaire »

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